Ce que négationnisme d’Etat veut dire

Umurbey-Gemlik merkezde Celal Bayar (1883-1986) Anit Mezar-3Quand on parle de négationnisme, on a en tête les individus – car il s’agit d’individus – qui nient la Shoah ou éventuellement d’autres aspects des crimes commis par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Généralement, on n’imagine alors pas que ce type de comportement puisse être le fruit officiel d’une politique d’Etat tout aussi officielle.

Pourtant c’est le cas ; mais pas pour la Shoah. Ce type de négationnisme d’Etat – unique au monde – concerne le Génocide des Arméniens et est essentiellement conduit par l’Etat criminel responsable de ce génocide, la Turquie. Accessoirement, il est également le fait d’un autre Etat turcophone prenant Ankara pour modèle, l’Azerbaïdjan.

Nous nous proposons dans cet article d’illustrer comment le négationnisme turc s’inscrit dans le territoire et la psyché d’une Nation qu’une politique d’Etat maintient comme otage de cette forme particulière de haine raciale.

A l’heure où la ville d’Izmir prétend accueillir l’exposition universelle de 2020, nous prendrons le cas bien connu de Mahmut Djelal, un natif de cette région, rebaptisé Celal Bayar après l’obligation faite à ses citoyens par la république turque de turquifier leurs noms. Lorsqu’on lit sa biographie officielle, Celal Bayar apparaît comme l’un de ces hommes politiques au dessus de tout soupçon : député à la fin de l’Empire ottoman et de la république naissance, il fut par la suite Ministre de l’Economie, Premier Ministre et termina sa longue carrière comme Président de la République. Décédé en 1986 à l’âge vénérable de 103 ans, Celal Bayar fut inhumé avec les honneurs dus à son rang dans son village natal d’Umurbey, district de Gemlik près d’Izmir. C’est en fait un véritable mausolée que la République turque a construit en son honneur et qu’elle entretient depuis lors.

Le mausolée de Celal Bayar, criminel de guerre glorifié par l'Etat turc

Le mausolée de Celal Bayar, criminel de guerre glorifié par l’Etat turc

Lorsqu’on examine, par exemple, la page en français que lui consacre Wikipedia (la page en anglais n’est pas plus explicite, pas plus que page turque évidemment), on n’y note aucune aspérité, si ce n’est, peut-être, le fait qu’il fut démis par un coup d’Etat ce qui ne représente rien de vraiment exceptionnel dans un pays aussi instable que la Turquie. Tout juste celui qui sait lire entre les lignes remarquera la phrase sibylline selon laquelle « il participa activement à la Guerre d’indépendance contre la Grèce bien qu’il ne soit pas de carrière militaire ». Ce qu’on n’y lira pas en revanche, c’est la vérité crue, à savoir que Mahmut Celal Bey fut l’un de ceux qu’Atatürk qualifia en son temps de Cetebasi : le chef d’une bande de tueurs.

Celal Bayar (assis, 2ème à gauche) et sa bande de tueurs

Mahmut Djelal fut en effet un membre éminent du Comité Union et Progrès – le parti Jeune-Turc – qui instaura une véritable dictature dans les dernières années de l’empire ottoman et qui organisa puis mit en œuvre le Génocide des Arméniens. Mieux en tant que membre de la sinistre Teskilat-i Mahsusa, l’Organisation spéciale, il prit une part active à ces crimes. Arrêté par les Britanniques en tant que criminel de guerre, puis relâché dans le cadre des tractations du Royaume-Uni avec les forces ultranationalistes du séditieux Mustafa Kémal, Mahmut Djelal fit partie de ceux qui eurent le choix entre le poteau d’exécution et la mise au service du nouvel homme fort de Turquie, de ses talents particuliers. Il n’eut pas à choisir bien longtemps puisque, en vérité, la politique d’Atatürk en matière raciale était exactement la même que celle des Jeunes-Turcs. Mahmut Djelal put ainsi parachever sur les populations grecques de la région de Smyrne les méthodes sanguinaires qu’il avait précédemment éprouvées sur les Arméniens.

Voici ce qu’écrit de lui l’historien Richard Hovannissian dans un ouvrage intitulé « The Armenian Genocide: Cultural and Ethical Legacies » :

« Le fait que l’absence de mise en cause pour des violences initiales ait conduit à des violences caractéristiques d’actions ultérieures est parfaitement démontré par le cas du célèbre homme d’Etat turc Celal Bayar. Ni sa biographie officielle, ni son autobiographie ne mentionnent certains événements significatifs de sa vie, empêchant ainsi la société turque d’accéder à une connaissance du lien entre impunité et violence. Bayar a commencé sa vie politique en devenant d’abord membre du Comité Union et Progrès et par la suite membre de son organisation secrète, la Teskilat-i Mahsusa. Il fut particulièrement impliqué dans le processus de création d’une bourgeoisie turque musulmane destinée à remplacer celle existante et cosmopolite des Chrétiens ottomans et ceci l’amena à prendre des positions hostiles aux minorités chrétiennes de l’Empire. En 1911, la première action clandestine significative de Bayar fut de menacer et de propager l’effroi parmi les Grecs ottomans vivant en Anatolie occidentale, en employant des forces informelles qui les incitèrent à émigrer pour la Crète ou pour d’autres régions de Grèce, c’est-à-dire loin de l’Asie mineure que les dirigeants de Comité Union et Progrès commençaient à considérer, après les guerres balkaniques, comme « le foyer national turc ». Le succès qu’il rencontra dans cette entreprise lui permis de gravir rapidement les rangs du parti mais provoqua également son emprisonnement par les Britanniques après la Première Guerre mondiale.

Après sa libération, Bayar rejoint l’Assemblée nationale turque pour devenir l’un de ses membres les plus indéboulonnables. Il participa aux négociations du traité de Lausanne en tant qu’expert financier et devint par la suite Ministre des finances. Il était Président de la République turque lorsque, les 6 et 7 septembre 1955, l’Etat planifia et orchestra les attaques contre les propriétés, et parfois contre les vies, des membres des minorités grecques, arméniennes et juives d’Istanbul. Même s’il fut plus tard jugé pour son rôle dans le cadre de ces évènements, il fut acquitté par les militaires en raison de son âge. Je pense que ce cas et le manque total de connaissance de la société turque à son sujet démontrent que ce qui est retenu et ce qui est oublié dans une société est en dernier ressort décidé par ceux qui contrôlent la mémoire collective. Tant quelle suivra le fameux dicton de Santayana selon lequel ceux qui ne se rappellent pas du passé sont condamnés à le revivre, la société turque aura à faire face encore et encore à la violence d’Etat contre ses minorités dans la mesure où ses élites d’Etat continueront à employer les même mesures extrêmes contre ces minorités, suivant en cela le contre-dicton de Claus Offe affirmant que ceux qui se souviennent de l’Histoire sont condamner à la reproduire. »

Dans leur ouvrage intitulé « Late ottoman genocides », Dominik Schaller et Jürgen Zimmerer sont encore plus explicites. Ils écrivent : « En 1914, la plus grande partie des affaires du littoral égéen était aux mains des Grecs. Comme la persuasion ne parvint pas aux effets requis, le CUP (Comité Union et Progrès) eut recours à des méthodes plus violentes de turquification de l’économie. Il envoya des émissaires comme Kara Kémal, agent de l’Organisation spéciale, pour assister le Secrétaire responsable Celal Bayar (1883 – 1986) dans ses tâches du turquification de l’économie de Smyrne/ Izmir. A l’été 1914, les persécutions ethniques et nationalistes prirent de l’ampleur lorsqu’on passa de mesures de boycott et d’expropriation à des kidnappings et des meurtres des hommes d’affaires grecques et des leaders communautaires, et même à la déportation générale de village. Le fait qu’après ces campagnes de terreur, beaucoup de Grecs ottomans optèrent d’émigrer pour Chios ou la Grèce en abandonnant leurs terres au profit de musulmans fut célébré par le CUP comme un succès administratif. La Turquification commençait à porter ses fruits à une époque ou le surgissement de la guerre porta une ombre sinistre sur les populations des provinces orientales ».

Après ses exploits en Anatolie occidentale, Bayar semble avoir eu au moins une connaissance détaillée du sort réservé aux Arméniens. En particulier, il semble que Bayar fut parfaitement informé des expériences médicales effectué à Erzincan sur des enfants arméniens. Dans son autobiographie intitulée «  Ben de Yazdim », Bayar cite Esref Kuscubasi, le chef de l’Organisation spéciale qui avait reconnu auprès d’un autre criminel, Cemal Kutay, son propre rôle dans le processus d’extermination. Bayar et Kutay étaient bien au fait de la campagne de haine qualifiant les Arméniens de « microbes » et de « tumeurs » qui, selon eux, dévoraient l’Empire. Dans son ouvrage « America and the Armenian Genocide of 1915 », Jay Winter semble établir une sorte de corrélation entre cette conception microbienne d’une minorité et les pseudo-expériences médicales – par exemple l’inoculation du typhus – infligées par les Jeunes-Turcs à des enfants arméniens.

A gauche d’Atatürk en 1937 à Elazig. A droite, un autre criminel Chukru Kaya

Quoi qu’il en soit, lorsque Cemal Pacha révéla après guerre que plus de 800.000 Arméniens furent assassinés sans tenir compte des soldats liquidés et des enlèvements et conversions d’enfants, le très honorable Celal Bayar déclara que « [Ce fut] la divulgation la plus vilaine et la moins nécessaire ».

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