Affaire Gauin: une fausse controverse qui cache de vraies questions

C’est une affaire pleine de zones d’ombres qui agite actuellement les milieux nationalistes turcs. Si les débats qui fusent au sein de ces groupuscules mettent à jour leurs suspicions mutuelles, leurs fantasmes haineux et leurs dissensions réelles, ils permettent surtout d’éluder les vraies questions gênantes au profit de considérations secondaires.

Tout commence le 29 mars 2012 avec la publication par l’hebdomadaire Le Point d’un article relatant un rapport de la DCRI sur l’émergence des mouvements nationalistes turcs de France à l’occasion de deux manifestations organisées pour protester contre le projet de loi de pénalisation de la négation du génocide arménien. Se fondant sur ledit rapport, l’article décrit les différentes organisations turques impliquées. En particulier, l’article met en exergue la présence sur le territoire français de quelques profils particulièrement inquiétants comme celui d’un certain Yusuf Arpacik – seigneur de guerre prêt à en découdre avec tous les « ennemis » réels ou supposés de la Turquie – ou comme celui de Mme Fadimé Tarstan, conseillère municipale d’Hérouville Saint-Clair (Calvados) « en charge de la jeunesse et de la prévention » (sic !) et accessoirement militante de l’ultranationalisme turc.

Les Loups Gris paradant dans Paris en janvier 2012

Suite à cet article du Point dont les bonnes feuilles ont été immédiatement reprises par le site Internet des Nouvelles d’Arménie, le mystérieux rapport imputé à la DCRI fait son apparition sur le site Internet Calaméo. On y découvre alors le détail des différentes organisations et personnes ayant participé aux manifestations de Paris, avec notamment une photo de Mme Tarstan faisant le signe de reconnaissance des Loups Gris ainsi que sa proximité avec Yusuf Arpacik dont le pedigree haut en couleurs est aussi rapporté. Mais les Nouvelles d’Arménie y relèvent en plus un élément qui n’avait pas particulièrement marqué le Point : la mention du fait que l’animateur du site négationniste francophone Turquie-news serait un « honorable correspondant » de la DCRI et qu’il travaillerait actuellement au sein d’un Think Tank turc à Ankara pour « parfaire sa formation d’historien » auprès des milieux nationalistes turcs.

Maxime Gauin désigné par Zaman France

La reprise par les Nouvelles d’Arménie de l’article du Point avec la mention de cet informateur français en Turquie va déclencher les hostilités. Et c’est l’édition française de Zaman qui – sous la plume d’Emre Demir (Turquie-news infiltré par la DCRI, 31 mars) – écrit tout haut ce dont tous ceux qui s’intéressent au négationnisme ont l’intime conviction : Que Turquie-news est la chose de Maxime Gauin, un étudiant en histoire dévoyé depuis lors employé en Turquie par le Think Tank négationniste USAK-ISRO. Et Zaman France d’en conclure après confirmation par des “sources anonymes sous couvert d’anonymat” (sic) que l’informateur de la DCRI ne saurait être autre que Maxime Gauin.  Cette information sera reprise par de nombreux médias de la presse nationaliste turque et notamment le 31 mars même par turkishnews.com dans un article dont le titre traduit bien la perception raciale de cette mouvance : “Un agent du Mossad à Ankara – le juif français Maxime Gauin” [1].

Les dénégations que l’animateur de Turquie-news fera paraître sous les pseudonymes d’Ali Bal (manipulation anti-turque: la passion de l’erreur, 31 mars) et d’Arif Dursun (Zaman France infiltré par la bêtise, 2 avril) ne feront alors qu’accroître la suspicion. Car, outre le fait qu’elles procèdent de la même méthode que le négationnisme – l’ergotage sur des détails associé à l’ignorance massive des éléments à charge – elle témoignent d’une connaissance pour le moins inhabituelle du fonctionnement des services secrets de la part de leur auteur: Comment par exemple celui qui se cache derrière le nom d’Ali Bal sait il que “depuis octobre 2002, les rapports anonymes, sans signature ni tampon, sont interdits à la police française” ? Comment se fait-il que Turquie-news habituellement prompt à dégainer soit resté silencieux du 2 au 8 avril alors que l’Ambassade de Turquie publiait dès le 3 avril un démenti selon lequel “le ministre de l’Intérieur de la République française indique clairement que la DCRI n’a pas publié un tel rapport et que celui qui circule dans la presse est par conséquent un faux”?

Sans doute motivés par ces questions sans réponse, Emre Demir et Zaman France ne font alors qu’enfoncer le clou: Dans un article du 4 avril intitulé “ les Turcs de France pourraient poser problème pour la sécurité selon la DCRI”, Emre Demir note qu’il “n’est pas rare que les notes de synthèse de la DCRI se retrouvent dans les mains de la presse” et surtout que “l’ampleur, la précision et l’importance des informations révélées dans le rapport de la DCRI sur les associations turques laisse difficilement penser qu’il puisse s’agir d’un faux. La note donne sur 19 pages de nombreux détails, avec des photos, sur la vie et la pensée de nombreux participants à la manifestation présentés comme ultranationalistes et dont certains vivent hors de France. Le rapport expose par exemple des photos d’un nationaliste pendant la manifestation en ajoutant qu’il aurait pris un café avec deux autres personnes citées auprès du Sénat juste après la manifestation. En dépit de quelques erreurs ponctuelles, une lecture attentive de la note de synthèse de la DCRI suffit à comprendre qu’il s’agit d’un travail hautement coordonné et planifié, avec de solides ressources”.

Fort de ces observations de bon sens, le journaliste de Zaman France conclut “qu’une certitude à 100 % quant à l’authenticité ou à l’inauthenticité d’un rapport confidentiel n’est jamais possible, et que les dénégations du ministère de l’Intérieur, courantes, ne représentent pas sur ce plan un critère valable”. Enfin dans un dernier article en date du 5 avril (Le devoir d’informer avant tout), Emre Demir fustige “la rapidité avec laquelle il a été affirmé avec certitude, mais vraisemblablement sans aucune preuve, que le rapport a été réalisé par un «militant arménien»”, critiquant l’arménophobie pathologique des différents alter ego de la personne sévissant sur Turquie-News.

Islamistes contre kémalistes à propos de l’Azerbaïdjan et de l’Iran?

Certes, on ne peut que se réjouir de l’honnêteté et de l’éthique journalistique du rédacteur de Zaman France mais ceci semble quand même un peu court pour comprendre en quoi un journaliste turc flinguerait aussi ouvertement l’animateur d’un site Internet dont l’allégeance à Ankara va jusqu’à devancer servilement les rêves les plus fous de la Turquie en matière de négationnisme. Pourquoi Zaman n’a-t-il pas par exemple réagi au communiqué de l’Ambassade de Turquie comme l’a fait, sans peur du ridicule et de manière un peu enfantine, turkishnews.com – celui-là même qui vomissait quelques jours auparavant le “juif français Maxime Gauin” – pour prévenir ses affidés que “les informations présentées dans le titre et dans l’article ci-dessous ne sont pas vraies. Maxime Gauin est attaqué par des sources arméniennes, principalement d’origine Asala. Maxime est et a toujours été un supporter dévoué des thèses turques […] Nos pages contiennent un nombre suffisant d’articles récent expliquant le bon travail de Maxime Gauin pour combattre les Arméniens à l’esprit Asala” (sic).

Ceux qui pourraient s’étonner de cette différence de traitement oublient cependant que Zaman est une publication proche de la confrérie Gülen, souvent décrite comme l’éminence grise de l’AKP en général et d’Erdogan en particulier. On ne saurait ici trop insister sur la lutte à mort qui a mis aux prises les factions kémalistes et islamistes de Turquie dans un passé récent mais, pour faire simple, on peut dire que les positions généralement défendues par Turquie-news  – négation du génocide arménien, glorification de l’armée turque, idéologie de la race – sont celles du mouvement kémaliste. A cet égard, le fait qu’Emre Demir ait vertement critiqué la propension de Turquie-news à immédiatement incriminer les Arméniens est révélateur des lignes de fractures ces deux pôles de la société turque.

Or Le moment choisi par la DCRI ou par qui que ce soit pour “lâcher” son “honorable correspondant” est tout sauf anodin: il correspond à un phase paroxystique des relations entre Israël et l’Iran que l’Etat hébreu menace de plus en plus ouvertement d’attaque préventive. Et dans ce schéma, l’Azerbaïdjan joue un rôle particulier. Il n’aura échappé à personne que le régime de Bakou est aujourd’hui à la pointe du dispositif israélien militaire contre Téhéran. Bakou a récemment fait l’acquisition auprès d’Israël de missiles antinavires, de drones et de divers systèmes de détection dont certains semblent pour le moins inadaptés à la confrontation avec l’Arménie [2]. Comme le note l’article de Foreign Policy, c’est avec une certaine appréhension que les Etats-Unis voient les faucons israéliens miner leurs efforts diplomatiques envers l’Iran en installant des bases de renseignement si ce n’est des bases militaires opérationnelles en Azerbaïdjan [3] ; Des relations israélo-azéris, comme le note le Monde, ouvertement reconnues par le président azéri Ilham Aliyev qui avec sa “discrétion coutumière” affirmait dès 2009 que “Comme un iceberg, neuf dixièmes se situent sous la surface” [4]. En représailles, c’est comme par hasard qu’interviennent actuellement des arrestations massives d’islamistes en Azerbaïdjan.

On peut alors comprendre que cette ligne politique agrée aux kémalistes qui ont de tout temps privilégié l’axe stratégique avec l’Etat hébreu mais qu’elle déplaise aux islamistes et à leur actuel suzerain américain. On notera d’ailleurs que selon certaines sources manifestement bien introduites, le fameux rapport fuité aurait été posté des Etats-Unis, c’est-à-dire de la puissance qui s’inquiète aujourd’hui le plus de la collusion entre kémalistes turcs, azéris et israéliens. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi c’est maintenant que des personnes bien informées ont choisi de donner un informateur pro-kémaliste, pourquoi Emre Demir et Zaman s’acharnent sur la personne de cet agent multicarte présumé et pourquoi turkishnews.com – après s’être laissé aller à son antisémitisme fondamental – s’est empressé de réaffirmer son soutien à l’intéressé. En effet, le rapport de la DCRI précise bien que son “honorable correspondant” s’agite dans le cadre d’un accord entre la France et Israël, accord par la vertu duquel il fournit un “certain travail à nos collègues israéliens à propos de leur connaissance des milieux azéris vis-à-vis de leurs préoccupations iraniennes”. Reste à savoir si la masse incontrôlable des ultranationalistes turcs fera preuve de la même mansuétude philosémite que ses dirigeants à l’égard de celui que Zaman France a identifié comme l’employé de l’USAK ISRO.

La grande diversion

Il n’en reste pas moins que tout cela n’est qu’une gigantesque diversion pour ceux qui s’intéresse à la situation nationale française. Parler de Maxime Gauin et de ses accointances douteuses est sans doute passionnant pour ceux qu’intéressent les aspects psychopathologiques du négationnisme  mais – qu’il soit vrai ou faux – le rapport imputé à la DCRI contient des éléments qui devrait faire réagir par ailleurs.

Une conseillère municipale d’Hérouville Saint-Clair est gravement mise en cause. Qu’en dit le maire de cette commune, M. Rodolphe Thomas ? qu’en dit le MoDem dont il est membre du bureau exécutif ? Est-il donc blâmable en France de hurler “mort aux Juifs”, “mort aux Arabes” ou “mort aux pédés” mais autorisé et même peut-être bien vu de dire “mort aux Arméniens” ? Selon Le Point, la mairie d’Hérouville dit ne pas être informée des activités de Mme Tastan. C’est un peu court et c’est peut-être bien ce qu’on peut lui reprocher.

Le fameux rapport mentionne également la proximité de Pierre Nora avec Demir Önger. L’académicien est-il à ce point intouchable que personne n’ait pris la peine de vérifier l’origine des fonds de “Liberté pour l’histoire”, un lobby qui peut sans coup férir se payer de pleines pages de publicité dans des grands quotidiens nationaux ?

Enfin d’une manière plus générale, il est proprement stupéfiant et non moins inquiétant qu’un tel document – démontrant que des citoyens français sont pris pour cible en France et sur la base de leur origine ethnique par des étrangers venus spécialement à cette fin – ne déclenchent pas un véritable tollé au sein de la classe politico-médiatique habituellement prompte à s’enflammer sur les affaires de discriminations.

A cette aune, l’affaire Gauin est bien une fausse controverse qui cache de vraies questions.

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[1] Un titre que son auteur, se rendant sans doute compte du caractère outrageusement antisémite, changera par la suite en “Un agent français du Mossad: le soi-disant chercheur Maxime Gauin”.

[2] Voir la traduction dans les Nouvelles d’Arménie de l’article de Strategy Pages en date du 4 avril

[3] Voir la traduction dans les Nouvelles d’Arménie de l’article de Foreign Policy en date du 28 mars

[4] Israël-Azerbaïdjan: le nouveau front anti-iranien, Le Monde, 5 avril.

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3 thoughts on “Affaire Gauin: une fausse controverse qui cache de vraies questions

  1. (Je suis desolee mais je n’ai pas parler francais depuis longtemps. Je ne peux pas reponder en francais.) Thank you for this. I think you make a very valid point, and I will try to address it soon.

  2. Pingback: Ghislain Noyer studies the Gauin Affair: a false controversy; and complicity in propaganda? | conflict antiquities

  3. Pingback: Ghislain Noyer studies the Gauin Affair: a false controversy; and unwitting reproduction of propaganda? | conflict antiquities

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